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littérature française - Page 26

  • La Bibliothèque Noire

    Le nom de l’auteur ne me disait rien mais le titre, la couverture m’intriguaient, aussi ai-je emprunté La Bibliothèque Noire (2018) de Cyrille Martinez à la bibliothèque – bien m’en a pris. Cela commence comme une immersion dans la Grande Bibliothèque de Paris et cela finit… je ne vous dirai pas où ni comment.

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    Vue du site François-Mitterrand © Marc Marchand / BnF

    Un « lecteur en danger » (titre de la première partie) part à l’aventure dans la Grande Bibliothèque, à la recherche d’un livre qui serait fait pour lui. Avant de s’y rendre, il s’est renseigné sur ce « Trésor national » et rappelle son histoire en quelques pages (on reconnaît la BnF). L’ambition du « Président » ne se limitait pas à faire construire un bâtiment destiné à conserver des livres, périodiques et autres imprimés ; ce serait la métamorphose d’un quartier en « pôle innovant, brillant, attractif » (nommé aujourd’hui Site François-Mitterrand).

    Prévenu de la forte affluence dans la Salle de lecture, notre lecteur s’avance dès l’ouverture en direction des « quatre tours de verre à l’esthétique à la fois classique et minimaliste » : la Tour des Romans (la liste des sous-genres romanesques est très drôle : « Romans au Passé, au Présent, Romans pour l’avenir » etc.), La Tour des Sciences et des Humanités, la Tour des Inclassables, la Tour du Patrimoine, par ordre décroissant des volumes demandés.

    Passé les escaliers, les portes, la file d’attente au portique de sécurité,  il se dirige vers la Salle de lecture. A la « banque d’accueil » (renseignements et inscriptions), une femme toute vêtue de rouge se présente à lui : elle est la Bibliothécaire Rouge – et non, précise-t-elle, la Bibliothécaire neutre de la présentation officielle. Elle s’empresse de lui exposer en quoi consiste son métier, tout en remplissant le formulaire d’inscription sur l’ordinateur. « 9h20, ne perdez pas de temps, allez donc vous asseoir, les places sont chères ».

    Dans la salle « haute de plafond, claire et profonde », les « espaces de travail » sont envahis au pas de course, si bien que notre nouveau lecteur arrive au bout de la salle où il découvre « une forêt au milieu de la Bibliothèque ». Et un espace libre à proximité, avec deux places en vis-à-vis, il s’y assoit. Mais une lectrice à grand chapeau noir réclame, c’est sa place habituelle ; il prend l’autre chaise.

    Le plus surprenant, c’est qu’il trouve devant lui un livre « encore tiède ». Son titre : « Le Jeune Livre en colère ». Il s’apprête à le déposer sur la table des retours « quand une petite voix se fait entendre » : le livre prétend être là pour lui, pour qu’il le lise, et se présente. En colère contre « le projet de remplacer les collections physiques par de nouveaux supports », il est déçu des lecteurs qui le laissent sur le côté au lieu de le lire et l’implore de lui donner toute son attention.

    Le livre lui parle, serait-ce le livre qu’il cherchait ? La deuxième partie du roman lui donne la parole. « La peur règne sur la Bibliothèque. » Le roman se mue en thriller : où a disparu l’Historien qui a fait don de ses trente-cinq mille volumes à la Grande Bibliothèque ? Pourquoi le nombre de consultations et de prêts se met-il à chuter ? La Littérature est-elle devenue incapable de répondre aux attentes ?

    Des lecteurs écrivent à la Direction : « Nous avons besoin d’une bibliothèque qui nous fournisse les outils nécessaires pour prendre notre vie en main. » Ils sont prêts à se passer de livres à condition de bénéficier d’une bonne connexion wifi. La Salle de lecture voit ses lecteurs remplacés par de plus en plus de  « séjourneurs » et le désordre s’installe à tel point qu’on décide de les exclure. Résultat : la fréquentation chute brutalement : - 90% ! Que faire ?

    Lisez La Bibliothèque Noire pour connaître la suite et pour découvrir la manière désopilante avec laquelle Cyrille Martinez rend hommage aux lecteurs et aux livres véritables, tout en décrivant la dérive de la Grande Bibliothèque au détriment des « Lectores » (enseignants, chercheurs, écrivains, lecteurs assidus). Les livres résisteront-ils au projet de la transformer en « immense aire de jeu ouverte h24 » ? Et cette Bibliothèque Noire annoncée en titre, quelle est-elle ?

    Suspense et humour ravageur sont au rendez-vous dans ce roman aux résonances très contemporaines. Cyrille Martinez sait de quoi il parle, il est bibliothécaire, écrivain, et même « performeur » (dixit Wikipedia). Comment ne pas partager son inquiétude ? Allez, une bonne nouvelle : la Foire du Livre de Bruxelles a accueilli plus de visiteurs cette année que lors de son édition précédente en 2019, avant la pandémie.

  • Peu de chose

    Avril (4).jpgC’est peu de chose, la poésie :

    Un air plus tiède,
    L’arbre sans vent,
    Le soir qui cesse d’approcher,
    Les douces plantes qu’un remords
    Ramène au jardin des anciens jours.

    C’est peu de chose, la poésie :
    Un cœur irrésolu,
    Tous les chemins qui recommencent…

    Et la vie peut-elle autre chose
    Que tendrement, avidement
    Recommencer ?

    Robert Vivier, Cahier d’un printemps
    (Pour le sang et le murmure, 1954)

  • Ne pas être vu

    Ernaux Quarto.jpg« L’exposition que je fais ici, en écrivant, de mon obsession et de ma souffrance n’a rien à voir avec celle que je redoutais si je m’étais rendue avenue Rapp*. Ecrire, c’est d’abord ne pas être vu. Autant il me paraissait inconcevable, atroce, d’offrir mon visage, mon corps, ma voix, tout ce qui fait la singularité de ma personne, au regard de quiconque dans l’état de dévoration et d’abandon qui était le mien, autant je n’éprouve aujourd’hui aucune gêne – pas davantage de défi – à exposer et explorer mon obsession. A vrai dire, je n’éprouve absolument rien. Je m’efforce seulement de décrire l’imaginaire et les comportements de cette jalousie dont j’ai été le siège, de transformer l’individuel et l’intime en une substance sensible et intelligible que des inconnus, immatériels au moment où j’écris, s’approprieront peut-être. Ce n’est plus mon désir, ma jalousie, qui sont dans ces pages, c’est du désir, de la jalousie et je travaille dans l’invisible. »

    Annie Ernaux, L’occupation

    *[adresse de l’autre femme]

  • Obsessions

    A  nouveau dans Ecrire la vie, un Quarto consacré principalement aux écrits autobiographiques d’Annie Ernaux, je m’arrête sur L’occupation (2002), un texte sur la jalousie. Il s’ouvre sur ce paragraphe : « J’ai toujours voulu écrire comme si je devais être absente à la parution du texte. Ecrire comme si je devais mourir, qu’il n’y ait plus de juges. Bien que ce soit une illusion, peut-être, de croire que la vérité ne puisse advenir qu’en fonction de la mort. »

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    Critique du spectacle : L'Oeil d'Olivier

    Première image : sa main autour du sexe de son amant un des gestes érotiques rapportés dans son récit Passion simple (1991) et dans Se perdre (2001), notes publiées telles quelles de son journal intime (« mon seul lieu véritable d’écriture ») à propos d’une autre liaison. Avec L’occupation, ils forment une sorte de trilogie sur la passion, sur l’obsession amoureuse. Ici c’est de savoir son amant à présent « dans le lit d’une autre femme » qui l’obsède.

    « C’est pourtant moi qui avais quitté W. quelques mois auparavant, après une relation de six ans. Autant par lassitude que par incapacité à échanger ma liberté, regagnée après dix-huit ans de mariage, pour une vie commune qu’il désirait ardemment depuis le début. » L’autre femme, avec qui il vit (W. le lui a annoncé par téléphone, ils restent en contact), est sa nouvelle obsession : elle lui emplit la tête, la fait vivre « intensément », lui donne « une énergie, des ressources d’invention » nouvelles.

    « J’étais, au double sens du terme, occupée. » Au point de se sentir « hors d’atteinte de la médiocrité habituelle de la vie », de l’actualité, des événements du monde. « Il me fallait à toute force connaître son nom et son prénom, son âge, sa profession, son adresse. » Quand il finit par lâcher que c’est une enseignante divorcée de quarante-sept ans et qu’elle habite dans le VIIe, elle l’imagine : « une silhouette en tailleur strict et chemisier, brushing impeccable, préparant ses cours à un bureau dans la pénombre d’un appartement bourgeois. »

    « Je me suis aperçue que je détestais toutes les femmes profs – ce que j’avais pourtant été, ce qu’étaient mes meilleures amies –, leur trouvant un air déterminé, sans faille. » Elle croit la voir partout, elle pense à elle en lisant Le Monde, évite de s’aventurer dans le VIIe devenu « un espace hostile » : « Le plus extraordinaire, dans la jalousie, c’est de peupler une ville, le monde, d’un être qu’on peut n’avoir jamais rencontré. »

    Elle se met à souffrir de la séparation, revoit leurs rendez-vous, dans un « carrousel atroce ». Ce qu’elle ressent ressemble aux vagues qui déferlent, aux falaises qui s’effondrent, à des gouffres… « Je comprenais la nécessité des comparaisons et des métaphores avec l’eau et le feu. Même les plus usées avaient d’abord été vécues, un jour, par quelqu’un. » 

    Une chanson, une publicité ravivent ses souvenirs. « Un soir, sur le quai du RER, j’ai pensé à Anna Karenine à l’instant où elle va se jeter sous le train, avec son petit sac rouge. » Elle se déchaînait parfois chez W. en dansant sur « I will survive » ; quand elle l’entend à présent, ces mots prennent un sens nouveau. Elle pense à son âge, à la vieillesse.

    Sa curiosité pour celle dont il n’a pas voulu lui dire le nom ni le prénom devient « un besoin à assouvir coûte que coûte ». Quand elle a un nouvel indice, elle fouille sur l’Internet, dans l’annuaire, rêve de téléphoner à cette femme pour l’insulter, envahie de « sauvagerie originelle ». Elle relie des faits disparates. « On peut voir dans cette recherche et cet assemblage effréné de signes un exercice dévoyé de l’intelligence. J’y vois plutôt sa fonction poétique, la même qui est à l’œuvre dans la littérature, la religion et la paranoïa ». (L’imagination ?)

    Après avoir décidé de cesser définitivement de voir W., cette curiosité l’a abandonnée. « Ecrire a été une façon de sauver ce qui n’est déjà plus ma réalité, c’est-à-dire une sensation me saisissant de la tête aux pieds dans la rue, mais est devenu « l’occupation », un temps circonscrit et achevé. » L’occupation est un texte très réussi sur la jalousie, racontée, observée, avec le souci littéraire d’en rendre compte par des mots choisis, des phrases justes.


    Merci à Colo de m'avoir signalé cette lecture par Dominique Blanc.

    Dans Passion simple et Se perdre, c’est autre chose : l’obsession du désir physique et de la séduction. Annie Ernaux y raconte sa liaison avec un diplomate soviétique marié rencontré à Leningrad et retrouvé à Paris, une aventure sexuelle avant tout, qui l’obnubile tout du long. « J’ai mesuré le temps autrement, de tout mon corps. » Dans l’attente d’un coup de téléphone, d’une porte qui s’ouvre, elle vit « une histoire de peau » avec un homme plus jeune, sans prudence ni pudeur. Dernière phrase de Se perdre : « Ce besoin que j’ai d’écrire quelque chose de dangereux pour moi, comme une porte de cave qui s’ouvre, où il faut entrer coûte que coûte »

  • Partagée

    Ernaux Quarto.jpg« A l’égard de ce monde, ma mère a été partagée entre l’admiration que la bonne éducation, l’élégance et la culture lui inspiraient, la fierté de voir sa fille en faire partie et la peur d’être, sous les dehors d’une exquise politesse, méprisée. Toute la mesure de son sentiment d’indignité, indignité dont elle ne me dissociait pas (peut-être fallait-il encore une génération pour l’effacer), dans cette phrase qu’elle m’a dite, la veille de mon mariage : « Tâche de bien tenir ton ménage, il ne faudrait pas qu’il te renvoie. » Et, parlant de ma belle-mère, il y a quelques années : « On voit bien que c’est une femme qui n’a pas été élevée comme nous. »

    Annie Ernaux, Une femme